Inside La Place – Nouvelle Vision de Cantenac Brown et son Chai né de sa propre Terre

Tristan Le Lous

Propriétaire

Château Cantenac Brown

3ème Cru Classé

Margaux


En mai 2022, lors de mon entretien avec José Sanfin, gérant du Château Cantenac Brown depuis plus de 34 ans, nous avons discuté du rachat de cette magnifique propriété par la famille Le Lous en 2019. Il m’est alors apparu évident de rencontrer ces nouveaux propriétaires afin de comprendre la nouvelle destinée du vignoble. Arrivés récemment dans le Médoc, les Le Lous sont l’une des plus grandes familles d’entrepreneurs dans le domaine pharmaceutique en France. Tristan Le Lous, fils passionné de vin, représente la famille à la tête de ce prestigieux château.

Dès l’acquisition, la famille a décidé de reconstruire le chai pour doter la propriété d’un bâtiment à la fois ultramoderne et respectueux des exigences environnementales et esthétiques. Lors de ma visite à Cantenac Brown, j’ai eu l’occasion de poser quelques questions à Tristan Le Lous. Il m’a d’abord montré le magnifique chai en terre crue, conçu par l’architecte Philippe Madec, superbement intégré dans le paysage, laissant le regard se porter sur le château de style Tudor, créé il y a plus de 200 ans par l’Écossais John-Lewis Brown.


Présentation et Parcours

Gerda : Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours avant d’acquérir Château Cantenac Brown ?

Tristan Le Lous : Je dirige avec mes 2 frères un groupe pharmaceutique appelé Urgo. C’est une société familiale qui existe depuis 140 ans et qui est basé en Bourgogne. C’est mon grand-père qui a repris cette société au début des années 50. Mes frères et moi assumons  la direction depuis 5 ans. Je suis ingénieur agronome, ce qui me donne des outils pour parler des vins avec José Sanfins, le directeur de la propriété.

G : Quelles ont été les principales motivations derrière l’acquisition d’une propriété viticole à Bordeaux ?

TLL : C’était en partie un rêve, mais aussi une stratégie de diversification pour le groupe, car un projet d’une telle envergure ne peut pas se limiter à un simple rêve. C’est à la fois l’aboutissement de la passion commune que mes deux frères et moi partageons, et un projet d’investissement entrepreneurial. Ces deux aspects me motivent énormément, c’est pourquoi nous avons entrepris ce projet d’acquisition en décembre 2019. Nous nous sommes lancés simultanément dans la construction de ce nouveau chai pour promouvoir la marque et dans l’acquisition de nouvelles parcelles pour Cantenac Brown.


Défis 

G : Quels sont les principaux défis que vous avez rencontrés depuis qui vous êtes propriétaire ?

TLL : J’ai eu la chance immense que cette propriété soit merveilleusement entretenue depuis tant d’années par José. Il est la figure emblématique de Cantenac Brown depuis longtemps. Arrivé en 1989 comme stagiaire, il compte désormais 30 millésimes exceptionnels à son actif. Grâce à lui, Cantenac Brown est devenu un vin réputé pour sa structure et sa tension, avec des tannins fondus et des notes tendues en finale. La présence de José à mes côtés pour poursuivre cette aventure après l’acquisition a été un atout inestimable.

Cependant, nous avons surmonté plusieurs défis depuis le rachat en 2019. Nous avons commencé la construction du chai en pleine pandémie, et malgré cela, il a été achevé à temps pour les vendanges de 2023. Le chantier, complexe en raison de son caractère innovant et des matériaux utilisés, a dû être accéléré. Pour anticiper les particularités de la construction, nous avons réalisé une maquette du mur en terre crue dans le jardin afin de comprendre comment la menuiserie s’y intégrerait et déterminer les dimensions nécessaires pour la toiture. Les détails de finition ont été particulièrement compliqués.

La réalisation de ce chantier vaste de 6000 m2, entièrement écoresponsable avec des matériaux bruts et biosourcés comme la terre crue et le bois brut, a été pour moi le défi le plus important à relever. Heureusement, j’avais José pour continuer à gérer la propriété et assurer la production du vin pendant ce temps.

G : Vous êtes un grand entrepreneur et vous savez que le marché du vin à Bordeaux traverse actuellement une crise. Comment cette crise affecte-t-elle un cru comme Cantenac Brown ?

TLL : Ma première campagne primeurs a eu lieu en 2020, en pleine crise à Bordeaux due à la pandémie de Covid-19, une année particulièrement compliquée. Cependant, les deux années suivantes ont été exceptionnelles. En 2022, nous avons vendu Cantenac Brown au prix le plus élevé de l’histoire du Château. Cette année, nous avons dû réduire notre prix, mais je ne pense pas que cela reflète un manque de dynamisme sur le marché. Nous traversons néanmoins une année difficile.

Cette crise m’affecte peut-être moins que prévu, car je reste serein et convaincu que le dynamisme du marché des Grands Crus Classés de Bordeaux reviendra. Il est crucial de savoir gérer ces cycles. Malgré mon manque de recul, je suis surtout motivé par le développement de nos messages et la différenciation de la marque Cantenac Brown.

Mon objectif est que Cantenac Brown soit reconnu pour la qualité de ses vins, et non seulement comme un 3ème Grand Cru de 1855 à Margaux.

Je ne sais pas exactement dans quelle mesure la crise actuelle à Bordeaux est liée au coût de portage des stocks de vins, qui est plus élevé en raison de la hausse des taux d’intérêt. J’ai l’impression que cette industrie est sensible à l’augmentation des taux. J’espère que la prochaine baisse des taux d’intérêt relancera le marché, surtout que le déstockage dans la chaîne de distribution se fera entre-temps. Je prévois donc une reprise du marché si une grande partie des problèmes actuels, qui rendent la campagne 2023 difficile, sont effectivement dus à cela. Je ne sais pas quand ce moment arrivera, mais il viendra, et ma famille a entrepris ce projet pour du long terme.

Les problèmes que nous rencontrons actuellement pendant cette campagne Primeurs 2023 ne sont pas exclusifs à Bordeaux. Des régions comme la Bourgogne et l’Italie rencontrent également des difficultés. Il y a effectivement une baisse de la consommation du vin, mais cette baisse globale signifie que les gens boivent moins souvent mais choisissent des vins plus chers. Je pense que cette dynamique est favorable aux vins haut de gamme.

Pour nous, il s’agit de produire des vins positionnés dans le luxe. C’est ce qui nous sauvera. Pour un Grand Cru Classé de 1855, l’enjeu est d’être identifié en tant que marque avec un discours distinctif et une différenciation des produits. J’espère que ce chai nous aidera à atteindre ces objectifs.

Il est également important d’attirer les jeunes consommateurs. Ce qui les intéresse, c’est la démarche derrière le produit. C’est pourquoi nous communiquons davantage sur notre démarche. Les jeunes recherchent plus de transparence que la génération précédente. Nous devons expliquer pourquoi et comment nous faisons les choses. Ce chai écoresponsable à Cantenac Brown est une belle signature et symbolise notre engagement dans un monde plus durable.

G : C’est par la différenciation que vous essayez de mieux affronter les défis du marché ?

TLL : Oui, la différenciation de la marque est primordiale pour moi. Nous la mettons en place non seulement pour Château Cantenac Brown, mais également pour Brio de Cantenac Brown et notre Blanc, l’Alto de Cantenac Brown. La qualité de ces trois vins est déjà exceptionnelle et reconnue. En revanche, il y a tout un contenu de marque qu’il faut créer et développer auprès de nos prescripteurs et de nos clients pour qu’il y ait une meilleure reconnaissance de Cantenac Brown parmi les autres Crus Classés. Je pense que c’est l’enjeu fondamental de Cantenac Brown d’aujourd’hui. 

  • C’est mon premier objectif: qu’elle soit identifiée par des éléments très simples. D’abord, Cantenac Brown est un Château de style Tudor. La reconnaissance de la marque par l’identification de l’étiquette. 
  • Le deuxième objectif : que la marque soit connue comme un excellent vin. Ce qui est déjà le cas car nous avons de très bonnes notes, mais cela doit être connu dans toute la chaine de distribution.
  • Mon 3ème objectif : créer un club d’amateurs de Cantenac Brown à travers le monde.

C’est l’ensemble de ces enjeux qui peut créer la différenciation de marque et une meilleure identification de Cantenac Brown parmi les autres Crus Classés.


Gestion

G : vous avez parlé de José Sanfins avec lequel vous travaillez en étroite collaboration. Pouvez-vous nous parler de cette collaboration et de l’importance d’avoir un gérant de grande qualité comme lui ?

TLL : Il faut avoir beaucoup de compétences pour être un gérant d’un Grand Cru Classé. Il faut savoir faire le vin, être un vigneron exceptionnel ce qu’est José. Ensuite, il faut savoir gérer les équipes et savoir vendre le vin. La Place de Bordeaux est un outil exceptionnel pour la distribution des vins. Malgré tout, il faut savoir travailler avec la Place de Bordeaux: travailler avec le courtier, avec les négociants et au-delà porter la marque auprès des clients et des clients de nos clients, des importateurs, des grands acheteurs de vins à travers le monde. José rassemble toutes ces qualités. Ce qui fait de lui un exceptionnel gérant pour Cantenac Brown.


Eco-responsabilité

G : Vous avez initié la construction d’un nouveau chai et d’un nouveau cuvier en terre crue et en bois brut. Pouvez-vous nous expliquer l’importance de cette démarche éco-responsable pour vous ?

TLL : Je me souviendrai toute ma vie de ma première venue à Cantenac Brown. C’était un matin où je suis arrivé en taxi depuis Margaux. J’ai vu le Château apparaître dans une petite brume matinale avec les magnifiques vignes au fond. Cette vision m’a beaucoup plu. J’ai vraiment ressenti une émotion forte et je garde un souvenir très précis de ce moment.

C’était important pour moi de ne pas perturber le site par cette nouvelle construction qui est gigantesque, car nous avons construit 6000 m2 pour le nouveau chai. Il fallait conserver la hiérarchie entre la Château et les bâtiments viticoles. Le nouveau chai-cuvier ne devait pas entrer en compétition avec le Château du style Tudor.

Le deuxième élément important pour moi, était de réaliser une construction la plus écoresponsable possible pour la planète. Je connaissais depuis longtemps les travaux de Philippe Madec, que je n’avais jamais rencontré mais son architecture m’intéressait beaucoup et ses constructions me plaisent énormément. C’est la raison pour laquelle je suis allé le voir directement après l’acquisition de Cantenac Brown. Je n’ai pas fait un concours d’architectes. Tout est allé très vite et d’ailleurs, ce projet m’a permis de rencontrer un architecte que j’admire. C’était vraiment exceptionnel de rencontrer quelqu’un que je connaissais uniquement par son architecture ou ses bâtiments que j’avais pu visiter.

On s’est vite entendu. Très rapidement Philippe Madec est venu avec l’idée de construire un bâtiment uniquement avec des matériaux locaux, biosourcés, dont la terre crue et le bois bruit. Il faillait également un espace qui soit marquant et identitaire pour Cantenac Brown.

Nous l’avons trouvé avec cette voûte en bois d’Aquitaine qui termine le parcours des visites de nos nouvelles installations. Elle est fabuleuse et crée une émotion lors de la visite du chai.

Peut-être un jour nous aurons envie d’aller plus loin dans cette démarche d’écoresponsabilité en changeant les caisses, bouteilles pour des versions plus légères… Il faut être pionnier dans l’accompagnement de la transition du marché et de réfléchir avec José à tous les petits détails qui bout à bout peuvent également réduire notre impact.

G : Comment ces nouvelles installations vont-elles améliorer la qualité des vins produits à Château Cantenac Brown ?

TLL : Nous avons rassemblé dans ce nouveau cuvier tout ce qui est possible d’avoir en termes de performance technique viticole. José a voulu un outil avec toutes les options.

Par exemple, Il y a un refroidissement des raisins à l’entrée des vendanges. Nous avons construit le plus grand hall de vendanges qui existe aujourd’hui à Bordeaux pour protéger les vendangeurs.

Nous avons des cuvons mobiles qui permettent une vinification entièrement gravitaire. Nous sommes passés de 20 à 70 cuves pour une vinification entièrement parcellaire. Et nous avons un chai de première et deuxième année pour l’élevage des vins. Nous avons aussi un chai à foudres, 20 au total, qui est absolument unique et permettra pour Brio de Cantenac d’obtenir un vin plus fruité et plus adapté aux attentes actuelles pour un second vin.

Nous allons également augmenter la production de vin blanc. Alto est un vin très apprécié par la clientèle par sa grande qualité. C’est un vin qui a un côté minéral et en même temp un petit peu de gras. C’est ce mélange qui plaît beaucoup. Nous avons à présent 1,8 hectares pour ce vin blanc et 3,2 hectares en plantation. Cela nous permettra d’augmenter notre production d’ici 3 ans à 5 hectares au total. Nous pourrions aller jusqu’à 10 hectares sur les parcelles du vin si nous le souhaitons.

L’outil que nous avons crée est dimensionné pour 80 hectares. Nous avons augmenté la superficie de la propriété à 75 hectares en achetant Château Charmant et Château La Galiane, ce fut une chance extraordinaire après l’acquisition de Cantenac Brown. Ils sont situés sur le plateau de Margaux, où tout le monde veut être, le cœur de l’appellation Margaux. Ces terroirs sont parmi les meilleurs de l’appellation. C’était fabuleux que nous ayons pu les acquérir. Nous continuons à envisager une expansion, mais en étant attentifs à la qualité du terroir, puisque notre chai a été construit pour travailler 80 hectares de raisin.


Vendanges 2023

G : Pourriez-vous nous donner un souvenir des vendanges 2023?                                                                                                                                                                                                     

 TLL : C’était la première année d’utilisation du nouveau cuvier et ce qui m’a le plus marqué fut le silence,  expliqué par le fait que nous n’utilisons plus de pompes dans l’ensemble du processus de vinification. J’étais très surpris d’arriver dans un endroit très beau et silencieux. J’avais peur que tout le monde soit stressé en utilisant ce nouvel outil, mais ce n’était pas du tout le cas. Il y avait beaucoup de sérénité et de calme : c’était tout simplement beau.